mercredi 31 janvier 2018

Tous les Présidents de la Vème République ont été mal élus !

POLITIQUE

R
égulièrement, Macron est contesté par ses opposants au motif qu’il a été « mal élu ». Et le fait est qu’avec un score de 18 % des électeurs inscrits au 1er tour de la présidentielle, ce constat s’impose comme une évidence. Macron est-il pour autant unique en son genre ? La réponse est clairement non. L’observation des précédents scrutins est à cet égard édifiante car elle montre que l’actuel chef de l’État est en très bonne compagnie : tous les présidents de la Ve République ont de facto été « mal élus » !

I
l est impossible de comparer les différents scrutins présidentiels qui ont été organisés en France depuis que le suffrage universel a été institué – en 1962 – par voie référendaire pour élire le chef de l’État, à l’initiative du général De Gaulle. L’offre politique du 1er tour comme du 2e tour a en effet beaucoup varié au fil du temps, à l’image du paysage électoral de notre pays dans un environnement en profonde mutation, tant sur la scène domestique qu’au plan international. L’observation des scores obtenus par les vainqueurs de ces élections relativement au nombre des électeurs inscrits n’en est pas moins porteuse d’enseignements :

2017 : Macron vs Le Pen 1er tour 18 % 2e tour 44 %
2012 : Hollande vs Sarkozy 1er tour 22 %  2e tour 39 %
2007 : Sarkozy vs Royal 1er tour 25 %  2e tour 43 %
2002 : Chirac vs Le Pen 1er tour 14 % 2e tour 62 % (effet 21 avril)
1995 : Chirac vs Jospin 1er tour 16 % 2e tour 39 %
1988 : Mitterrand vs Chirac 1er tour 27 % 2e tour 44 %
1981 : Mitterrand vs Giscard d’Estaing 1er tour 21 % 2e tour 43 %
1974 : Giscard d’Estaing vs Mitterrand 1er tour 27 % 2e tour 44 %
1969 : Pompidou vs Poher 1er tour 34 % 2e tour 37 %
1965 : De Gaulle vs Mitterrand 1er tour 37 % 2e tour 45 %

Contrairement à ce qui a été affirmé, dès le lendemain de la présidentielle, par des responsables politiques et de très nombreux blogueurs, Macron, s’il a effectivement été « mal élu » n’a pas été le pire de la Ve République : par deux fois, Chirac a réalisé une performance encore plus médiocre au 1er tour, le 2e tour de 2002 ne pouvant être analysé du fait que le favori de l’élection (Jospin) en était absent. À la décharge de Chirac, il faut bien reconnaître que sa tâche n’a pas été facilitée en 1995 par la présence du dissident Balladur, issu comme lui du gaullisme et auteur d’un score assez proche de celui du Corrézien.

Pour ce qui est du 2e tour, Macron se situe à peu de choses près dans les mêmes eaux que Sarkozy, Mitterrand, Giscard, et... De Gaulle lui-même ! Mais il s’agit là d’un résultat en trompe l’œil car si Macron avait été opposé en finale à un candidat labellisé « républicain » en lieu et place de Le Pen, nul doute que sa performance eût été assez nettement plus médiocre relativement au résultat acquis face à une candidate du Front National qui a montré tant de limites au printemps.

Un mot enfin sur Pompidou, si haut au 1er tour et si bas au 2e tour : cela s’explique tout simplement par la personnalité de son adversaire, le centriste Poher, de couleur politique très proche de celle du Cantalien. Les anciens se souviennent d’ailleurs certainement que c’est en cette occasion qu’a été popularisée en politique l’expression « bonnet blanc, blanc bonnet » (par Jacques Duclos, candidat du PC), en l’occurrence utilisée à bon escient ce qui n’est pas toujours le cas.

Cela dit, force est de constater en analysant ces données que tous les présidents de la VeRépublique ont effectivement été mal élus. Et cela avec un déficit de 5 à 13 points relativement à une majorité absolue qui serait calculée sur le nombre des électeurs inscrits et non sur celui des suffrages exprimés. Doit-on en conclure que le système électoral français débouche sur une légitimité contestable des présidents élus, et cela depuis le référendum de 1962 ? Nombreux sont ceux qui le pensent, y compris parmi les éditorialistes et les politologues. Nul doute que cette question, de nature constitutionnelle, ne manquera pas de revenir dans le débat tant elle devient de plus en plus prégnante, notamment sur les réseaux sociaux, les blogs et les sites citoyens du web.

Autres données non seulement intéressantes, mais essentielles car elles illustrent le rapport entre la population et ceux qui aspirent à la diriger : celles de l’évolution du cumul des abstentions et des votes blancs ou nuls. Des données qui, scrutin après scrutin, ont permis de mesurer le niveau de la défiance et du rejet ressentis par une partie de la population française à l’égard de l’offre politique du moment :

2017 : Macron vs Le Pen 1er tour 24 % 2e tour 34 %
2012 : Hollande vs Sarkozy 1er tour 22 %  2e tour 24 %
2007 : Sarkozy vs Royal 1er tour 18 %  2e tour 20 %
2002 : Chirac vs Le Pen 1er tour 31 % 2e tour 25 %
1995 : Chirac vs Jospin 1er tour 24 % 2e tour 29 %
1988 : Mitterrand vs Chirac 1er tour 20 % 2e tour 19 %
1981 : Mitterrand vs Giscard d’Estaing 1er tour 20 % 2e tour 17 %
1974 : Giscard d’Estaing vs Mitterrand 1er tour 17 % 2e tour 14 %
1969 : Pompidou vs Poher 1er tour 23 % 2e tour 36 %
1965 : De Gaulle vs Mitterrand 1er tour 16 % 2e tour 18 %

Là encore, il convient de mettre à part l’élection de 1969, le fort taux d’abstentions du 2etour étant dû à la proximité idéologique du gaulliste Pompidou et du centriste Poher, duel qui a démobilisé un grand nombre des électeurs de gauche, orphelins d’un candidat en finale.

En réalité, ce tableau montre clairement qu’il y a eu en 2017 une nette progression du rejet des candidats opposés au 2e tour, à tel point que Mélenchon a pu, le 7 mai, souligner ce fait exceptionnel : « Madame Le Pen arrive la troisième de ce deuxième tour après monsieur Macron, l’abstention, les bulletins blancs et nuls  » ! Une progression d’autant plus significative des abstentions et votes non exprimés en 2017 qu’elle relègue à plus de 5 points le taux pourtant très élevé du scrutin de 1995, année où l’offre politique avait déjà suscité un évident manque d’enthousiasme des électeurs.

En conclusion, si tous les présidents de la Ve République ont effectivement été « mal élus », Macron est très probablement celui dont l’élection aura été la plus contestée et la moins assise sur une adhésion à sa personne. Une élection par défaut, face à une candidate du FN décrédibilisée par son pathétique débat d’entre-deux tours après que la droite républicaine se soit suicidée en maintenant au 1er tour la candidature de Fillon.

On dit souvent, et ce n’est pas un banal cliché, qu’en politique il faut avoir de la chance pour parvenir à ses fins. Et sans faire injure aux réelles qualités de stratège de Macron – le timing du lancement de son mouvement puis celui de sa démission du gouvernement ont été des coups de maître –, force est de reconnaître que cette chance lui a très largement souri avec les déboires judicaires du candidat estampillé Les Républicains et la décomposition du Parti Socialiste.

Une chance, il est vrai, très largement aidée par les grands médias. Faute de pouvoir porter une candidature crédible du PS ou une candidature morale de LR, ceux-ci ont en effet largement soutenu ce joker si bien taillé pour servir les intérêts des puissances industrielles et financières. Tout à la fois propre sur lui, cultivé, résolument moderne, porteur d’un dynamisme à l’anglo-saxonne, Macron avait de facto tout pour faire le job aux yeux des éditorialistes libéraux et des patrons de presse.

« Mal élu », Macron ? Sans aucun doute, mais peut lui chaut : il est à l’Élysée, et il n’y a que cela qui compte à ses yeux car il sait que les Français sont légitimistes. Dès lors, il estime pouvoir faire passer dans ses premiers semestres de mandat les principales contre-réformes attendues par le Medef et les puissances capitalistes.

►Et de fait il n’y a guère de réactions dans une population nettement plus caractérisée par le fatalisme que par l’esprit de résistance. Ce serait pourtant le moment de s’opposer à la casse sociale en marche car demain il sera trop tard !■ Source



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